Carnet · Musique et cinéma

Quand une chanson entre dans une scène : la musique au cœur du récit

Une chanson entendue par les personnages ne fait pas le même travail qu'une bande originale : la première appartient au monde du récit, la seconde commente depuis l'extérieur.

Entre le thème composé pour le film et la chanson qui sort d'un juke-box, d'un poste de radio ou d'une scène de bar, il y a une différence de nature : la musique dite diégétique est entendue par les personnages en même temps que par nous. C'est cette présence partagée qui change ce qu'on ressent, et le folk comme la soul offrent au cinéma certains de leurs usages les plus nets.

Qu'est-ce qu'une musique diégétique dans un film ?

On appelle diégétique tout son qui appartient au monde du récit : une radio allumée dans une cuisine, un groupe qui joue au fond d'un plan, un concert où le personnage se rend. La bande originale, elle, n'est entendue que du spectateur. La rubrique Son de La Salle des Gestes, revue de médiation cinématographique, définit précisément le son diégétique au cinéma et sa frontière avec le hors-champ sonore : un repère utile pour nommer ce que l'oreille repère avant l'œil.

Le vocabulaire vient de la diégèse, le monde où se déroule l'histoire (voir l'article « Diégèse » de Wikipédia). Dès lors qu'une chanson est dans la scène, elle obéit à ses lois : elle s'arrête quand on éteint le poste, elle couvre les dialogues, elle s'éloigne quand la caméra sort de la pièce.

Comment une chanson placée dans une scène change-t-elle ce qu'on ressent ?

Un micro seul sur une scène dans un halo de lumière ambrée, salle de concert dans la pénombre

Une chanson diégétique fait travailler le personnage en même temps que le spectateur. Dans The Commitments (1991), quand le groupe de Dublin reprend la soul d'Otis Redding, la musique n'habille pas la scène : elle en est le sujet, l'effort même des musiciens. Dans Inside Llewyn Davis (2013), les chansons folk se jouent en entier dans les clubs de Greenwich Village : la durée réelle de l'interprétation devient le temps du film, et la voix du chanteur dit ce que le scénario tait.

L'effet est double. D'un côté, la chanson devient un objet du monde : son usure, sa banalité ou sa beauté disent quelque chose de celui qui l'écoute. De l'autre, elle engage le spectateur autrement : ce qu'on ressent n'est pas dicté par un thème orchestré mais par une présence partagée, comme lorsqu'une ballade folk passe à la radio d'une voiture et que le conducteur l'entend au même instant que nous.

Où repérer la frontière entre bande originale et musique entendue par les personnages ?

Trois signes simples suffisent : le son a-t-il une source visible ou plausible dans le décor ? Obéit-il à l'espace, éloignement, porte qui se ferme ? Les personnages y réagissent-ils ? Si l'une de ces réponses est oui, on est du côté de la diégèse.

Les metteurs en scène aiment brouiller la ligne : une chanson commencée sur un poste de radio peut se prolonger par-dessus la scène suivante et glisser vers le commentaire. Ce glissement est un geste de montage autant que de son ; il fait passer la musique du monde du récit à celui du film, et c'est souvent là que naît l'émotion, quand une chanson qu'on croyait entendue se révèle nous avoir accompagnés.

La chanson diégétique est la seule musique de film que les personnages peuvent fredonner. La rédaction de Cordes & Âmes