Portraits · Trois vies de la soul

Les icônes de la soul : Cooke, Franklin, Gaye

Le gospeler devenu crooner, la fille de pasteur devenue reine, le beau ténébreux devenu prophète : trois destins qui ont fait de la soul la musique la plus habitée du vingtième siècle.

La soul n'est pas un genre : c'est une conversion. Celle des chants d'église (spirituals, gospel) en musique du monde, avec leur charge d'extase intacte. Trois artistes incarnent ce passage mieux que personne : Sam Cooke qui l'a inventé en douceur, Aretha Franklin qui l'a porté en majesté, Marvin Gaye qui l'a mené en terre intérieure. Comme toujours dans cette revue, les faits sont publics et l'analyse nous appartient.

Sam Cooke, l'inventeur serein

Né en 1931 à Clarksdale, Mississippi, élevé à Chicago, Sam Cooke fait ses classes comme lead singer des Soul Stirrers, l'un des grands groupes de gospel de l'après-guerre. En 1957, il franchit le rubicon profane avec « You Send Me » : le même phrasé, la même pureté, mais des chansons d'amour, et un succès immédiat. On lui doit d'avoir prouvé que l'on pouvait emporter le gospel hors de l'église sans le dénaturer, et d'avoir ouvert la voie à tous les chanteurs de soul qui suivront.

Entrepreneur autant qu'artiste, il fonde son propre label et son édition musicale : une indépendance rare pour un artiste noir de son époque. En 1963, inspiré par une chanson de Bob Dylan et par l'expérience des discriminations quotidiennes, il écrit « A Change Is Gonna Come », ballade funèbre et solaire qui deviendra l'hymne du mouvement des droits civiques. Il meurt assassiné en décembre 1964, à trente-trois ans ; la chanson sort après sa mort. Nous racontons cette page d'histoire dans le dossier folk & soul.

Aretha Franklin, la reine couronnée

Aretha Franklin, la reine couronnée : Sam Cooke, Aretha Franklin, Marvin Gaye : les icônes de la soul : Portraits

Aretha Franklin naît en 1942 à Memphis et grandit à Détroit, où son père, le révérend C. L. Franklin, dirige l'église baptiste de New Bethel, l'un des pupitres les plus écoutés de l'Amérique noire. Elle y apprend tout : le legato, le cri, le retour au calme. Après des débuts respectés chez Columbia, c'est chez Atlantic, à partir de 1966, qu'elle devient Aretha : « I Never Loved a Man », puis « Respect » en 1967, une chanson d'Otis Redding retournée en manifeste féministe et universel : , « Chain of Fools », « Think ». La reine de la soul est couronnée.

Le contrat est simple : quand Aretha chante, l'Amérique écoute. Elle chante aux funérailles de Martin Luther King, à l'investiture de présidents, et remporte une vingtaine de Grammy Awards. En 1987, elle devient la première femme introduite au Rock and Roll Hall of Fame. Sa mort en août 2018 a mis tout un pays en deuil, et fait de ses enregistrements un patrimoine vivant.

Marvin Gaye, le contemplatif de Motown

Né en 1939 à Washington, Marvin Gaye entre chez Motown au début des années soixante comme batteur avant de devenir l'un des piliers du label : une suite de succès dansants et solaires fait de lui le prince charmant de Detroit. Puis, au tournant des années soixante-dix, il casse la machine : bouleversé par la guerre du Vietnam et les émeutes urbaines, il impose à Motown un album-concept introspectif que le label juge invendable.

What's Going On paraît en 1971, chef-d'œuvre de textures feutrées, de percussions fluides et de questions sans réponses, aujourd'hui cité parmi les plus grands albums de tous les temps. Suivent la sensualité de Let's Get It On (1973), le divorce en musique de Here, My Dear (1978), puis le come-back de « Sexual Healing » (1982), Grammy à l'appui. Il meurt en avril 1984, tué par son père. Sa leçon demeure : la soul peut penser.

La descendance

La descendance : Sam Cooke, Aretha Franklin, Marvin Gaye : les icônes de la soul : Portraits

De ces trois sommets descendent toutes les soul ultérieures : la britannique comme l'américaine, la néo-soul des années 1990 comme les interprètes d'aujourd'hui. Et jusque dans le folk : la chaleur d'organe qui distingue Tracy Chapman de ses collègues guitaristes vient de là : cette école du chant où la technique s'efface devant l'intention. Pour la rive folk de cette histoire, rendez-vous chez les icônes folk ; pour la pratique instrumentale, notre guide de la guitare folk vous attend.

Cooke a ouvert la porte, Franklin a établi le règne, Gaye a approfondi le royaume : la soul est leur maison commune. La rédaction de Cordes & Âmes

Pour aller plus loin

La soul ne s'est jamais réduite à ses disques : elle s'est portée sur scène, en costumes, et elle a essaimé loin de son territoire d'origine. Deux ressources pour ces deux prolongements.

  • wearable art in dyed cloth : le vêtement teint comme œuvre à part entière, cousine des tenues de scène qui firent aussi la légende de Motown.
  • genres anime : un repérage des familles de l'animation japonaise, terrain où les bandes-son empruntent volontiers au groove américain.

La note du carnet intitulée « Loges, gospel et soul : une même culture » revient sur un point souvent négligé : la loge n'est pas seulement un lieu de culte, c'est aussi un espace où se transmet une manière de chanter. Les harmonies apprises le dimanche y circulent en semaine, entre musiciens qui se connaissent depuis l'enfance. Tracy Chapman a grandi dans cette proximité, à Cleveland puis à Cambridge, et l'on entend dans ses disques quelque chose de cette écoute collective. Le carnet détaille ce fil, y compris chez les officiers d'une loge qui organisaient les veillées chantées. La note est consultable ici : officiers d'une loge.

La place des femmes dans la chanson folk et soul s'éclaire souvent par les archives de presse, où les critiques ont longtemps réduit leur voix à un registre intime. Relire ces pages permet de mesurer comment une interprète comme Tracy Chapman a déplacé les attentes, entre récit personnel et adresse politique. Le carnet du site emvso-tracy-chapman.fr consacre une note à la presse des femmes, qui rassemble des repères sur la manière dont les journaux et les revues ont parlé de ces voix, et sur ce que la chanson a repris de ces débats.

Le jazz et le film noir partagent une même économie de moyens : peu de lumière, beaucoup de nuit, et un son qui semble sortir d'une pièce voisine. Dans les années 1940 et 1950, les studios hollywoodiens confient à des orchestres de studio des partitions où le saxophone ténor et la trompette bouchée signalent le danger avant que l'image ne le montre. Cette pratique a nourri un imaginaire durable, celui des scènes de club à l'écran, où la musique n'illustre pas l'action, elle la précède. La note du carnet consacrée à ce répertoire revient sur les orchestres, les lieux et les partis pris d'enregistrement qui ont donné au genre sa couleur.